Mes notes de lecture du livre de Barbara Stiegler. 2020
Introduction
Foucault essaie de définir le néolibéralisme par l’appel de l’état dans tous les rouages pour construire artificiellement le marché. Les ultra-libéraux rejettent toute intervention de l’état.
Pour Lippman la révolution industrielle et les ultra-libéraux ont créé une situation de désadaptation. Il faut donc une action politique (avec des experts) pour réadapter l’espèce humaine à son nouvel environnement.
John Dewey ne reconnaît d’expérimentations que conduites par l’intelligence collective du public ce qui pour Lippmann et les néolibéraux revient à nier la réalité des processus évolutifs.
Lippmann : démocratie représentative avec des experts.
Dewey : démocratie participative avec implication continue des citoyens.
Et actuellement les discours sont lippmanniens : réformer, rattraper le retard, injonctions à l’adaptation.
Débat : y a-t-il retard, problème ou est-ce la vie elle-même qui comprend des rythmes différents ?
1. Réadapter l’espèce humaine à la grande société.
Spencer contrairement à Darwin pense que les organismes doivent faire des efforts d’adaptation à l’environnement.
Chez Spencer les progrès de la civilisation s’accomplissent spontanément, chez Lippmann ils passent par un gouvernement d’experts et chez Dewey par l’intelligence collective. Proplème pour Lippmann : comment intégrer l’évolution créatrice ?
Deux méthodes d’adaptation :
- modifier d’en haut (éducation, eugénisme). Exemple adaptation à la société industrielle.
- modifier l’environnement–> stimulation de nos dispositions. Exemple : diminuer les corps représentatifs pour susciter le débat démocratique (position de Wallas).
2. Une démocratie darwinienne
Lippmann va critiquer le modèle démocratique, fervent défenseur du gouvernement d’experts. Le naufrage politique des démocraties en Europe au sortir de la 1ère guerre mondiale le conforte dans cette idée. Il dira « les images sans la tête du peuple ne correspondent pas automatiquement avec le monde extérieur ». Pour lui les représentants ne doivent surtout pas ressembler à la masse des représentés, structurellement ignorante et incapable de décisions éclairées. Et pour convaincre : la propagande et fabrique du consentement.
Influence du darwinisme sur l’éducation citoyenne.
Pour Lippmann deux voies pour la formation du citoyen :
- celle de l’information encyclopédique, mais elle se heurte à la capacité d’attention limitée : tension entre celle-ci et le flux illimité des informations. L’implication du citoyen dans les affaires publiques devra être réduite au minimum !
- celle universelle de la morale. Dans la nature ce qui est bon pour l’un est en même temps mauvais ou nuisible pour la survie de l’autre en fonction du point de vue de l’un ou de l’autre. Le darwinisme condamne donc l’approche des valeurs morales universelles.
Il refuse que l’on prenne parti pour les patrons ou les ouvriers. Il va allez plus loin : plus aucun gouvernement ne peut prétendre déterminer mieux que les populations elles-mêmes en quoi consiste « la vie bonne ». Et pour finir : c’est la lutte aléatoire des intérêts qui est la véritable source du gouvernement de la société (le libéralisme et les intérêts des individus).
Et le peuple se transforme en supporter de leaders.
3. Les sources biologiques du conflit.
Lippmann propose donc :
- Gouvernement des experts
- une manufacture pour la fabrique du consentement
- démocratie minimaliste
John Dewey va le contrer : - la démocratie implique le partage social des connaissances et leur mise à l’épreuve collective
- contre la propagande : le public doit se réapproprier les moyens de « communiquer »
- la démocratie doit s’étendre à toutes les dimensions de la vie humaine.
John Dewey fin lecteur de Darwin signale que l’évolution et l’adaptation à l’environnement peuvent être du à des variations spontanées ou à une action volontaire sur l’environnement.
Pour lui, l’intelligence s’inscrit dans la conception darwinienne en contrôlant mieux l’effet en retour de la sélection naturelle : elle rend possible amélioration ou accroissement, sans qu’il y ait pour autant un quelconque « progrès ».
Dewey : le monde a plus souffert des leaders et des autorités que des masses.
De Darwin, Dewey tire 3 conséquences pour l’évolution : - elle est buissonnante, et va dans de multiples directions
- elle est hétérogène et hétérochronique
- elle est imprévisible.
Tout cela est incompatible avec les rythmes et cadences industriels.
4. Vers un nouveau libéralisme
Un autre débat Lippmann-Dewey : l’avenir du libéralisme qui subit des démentis cinglants, en particuliers depuis la crise de 1929.
Dewey rejette l’individualisme libéral et le collectivisme organiciste qui font la même erreur : opposer l’individu et la société. Le vieil individualisme basé sur le profit et la compétition doit être remplacé par un nouveau libérant les potentialités évolutives des individus. Il va avancer la notion de planification : le plan est la projection des possibilités. C’est une construction d’un nouvel ordre social.
Le libéralisme doit devenir radical : en favorisant de nouvelles formes de partage de richesses matérielles et culturelles.
La lutte pour la réappropriation des moyens de production passe d’abord par la lutte pour la réappropriation du savoir (réappropriation des moyens d’expérimentation).
5. La grande révolution : mettre l’intelligence hors circuit.
Après la crise de 29, Lippmann considère que l’intervention de l’État est désormais inévitable. Question de degré entre le « collectivisme absolu » et le « collectivisme libre ». Mais dès la crise passée, il va juger que Roosevelt va trop loin.
Toujours pareil : pour Lippmann la planification doit être faite par le haut par des experts et pour Dewey elle doit être faite par les publics. Lippmann est contre la planification par l’intelligence collective.
Pour Lippmann il s’agit de mettre hors circuit toute intelligence humaine et de laisser la régulation aux marchés. Les mouvements naturels du marché fondés sur les penchants naturels de l’homme à l’échange et la conservation de soi produisent spontanément l’harmonie. L’intelligence humaine : out. Quant à Dewey il montre que c’est l’intelligence collective qui est responsable des révolutions techniques.
Pour Lippmann l’espèce et l’individu ne pensent qu’à eux (CK : cela est réfuté par Elinor Ostrom). Cela entraîne une limitation essentielle à toute politique ou tout gouvernement.
6 Réformer l’espèce humaine par le droit.
Tous les économistes sont d’accord sur le constat suivant : le capitalisme est massivement pourvoyeur de misère et de violence.
On est libéral, mais les libéraux s’appuient sur l’État pour mettre en place tout l’arsenal juridique pour consolider leurs avantages.
Et donc le droit comme code de la route.
Mise en place d’agenda et de non agenda : ce que l’État doit faire et ne pas faire.
Agenda :
- judiciarisation des rapports sociaux
- code de la route et chacun choisit sa route et sa destination. Mais statut quo sur la destination de l’espèce humaine.
Contradiction de Lippmann : il ne croit pas à l’intelligence collective, mais demande la judiciarisation. Pas de soucis pour lui, il veut retirer toute délibération politique du mode de production capitaliste. La délibération politique doit servir uniquement à « réformer l’ordre social ». Tout le monde devra passer à ce qu’il appelle « la common law », ceux qui résistent seront vaincus ! Dewey le critique en défendant le fait que c’est à l’ensemble des humains de définir leur mode d’organisation politique et social.
Pour Dewey « l’égalité des chances » désigne les conditions sociales et collectives permettant a chacun de transformer l’environnement social. Pour Lippmann c’est la compétition pour dégager une hiérarchie entre les plus doués et les autres.
7. L’agenda néolibéral : vers un nouvel âge de la biopolitique.
Lippman propose de très forts investissements dans les domaines de la santé, éducation, de la conservation des ressources naturelles, etc. Et cela implique une redistribution des revenus. C’est un véritable tournant. En fait non, car les retours sur investissements sont attendus, et éducation et ressources naturelles sont les conditions transcendales de possibilités d’économie de marché. Le rôle de la puissance publique : protéger les biens et personnes pour compenser la déraison du système dont les partisans détruisent les conditions de possibilités. Il ne faut pas «gaspiller» les ressources naturelles, mais plutôt «enrichir ». Il va plus loin : « les taxes levées sur les riches doivent être dépensées non pas en allocations pour les pauvres, mais en réformes des conditions qui ont créés les pauvres ». L’argent donné aux pauvres est une aide, l’argent dépensé dans la santé, l’éducation, les travaux publics, etc est une aide et un remède.
Pour Lippmann : nouveau mode de vie normatif. Pour Dewey manière personnelle de vivre.
Pour Lippmann le monde est en retard par rapport au monde créé par la Grande Société. Pour Dewey aucune raison de croire cela et encore moins de liquider les anciennes habitudes.
Le capitalisme mondialisé ressemble à un train lancé à vive allure, dans lequel les capacités perceptives et cognitives des voyageurs sont structurellement dépassées. D’où l’adaptabilité constante.
Pour Lippmann l’adaptabilité n’est pas assez rapide donc investir dans santé, éducation et culture pour transformer.
Une redéfinition néoliberale de l’éducation et de la santé.
Spencer pense que la compétition permettra la sélection des meilleurs, Lippmann pense que la compétition est biaisée par la défectuosité du matériau humain. Il faut améliorer la souche, et donc accepter l’eugénisme –> amélioration continue du patrimoine génétique.
Éducation pour améliorer continuellement l’adaptabilité. Il veut mobilité et fixation sur un territoire en fonction des besoins d’où une demande de « contrôle social ».
Ni l’ordo-libéralisme allemand, ni l’ordre spontanée de Frédérich Hayek, ni la théorie du capital humain de l’école de Chicago ne sont entièrement solubles dans le nouveau libéralisme de Lippmann.
Conclusion : gouverner la vie, vers de nouvelles conflictualités.
Le lexique biologique (évolution, mutation, s’adapter, etc) envahie de plus en plus le champ politique. Le conflit politique se concentre sur qui retarde et qui est en avance. Comment éviter de s’enferrer dans la défense du ralentissement ou de la stabilité ? C’est la question qui se pose à toutes les « gauches » dans le monde (ck : voir Friot, B. Borrits, F. Lordon, etc qui propose un avenir en élargissant le déjà-la).
B. S. S’interroge sur le lien entre les thèses de Lippman et le néolibéralisme d’aujourd’hui. Il reste à construire une nouvelle conception philosophique et politique du sens de la vie et de l’évolution permettant de reprendre en main collectivement le gouvernement de la vue et des vivants.