Le 11 septembre 1973 à 9 heures du matin, le palais présidentiel de la Moneda, au centre de Santiago, capitale du Chili, est assiégé par l’armée de terre sous le commandement du général Augusto Pinochet. Activement soutenu par les États-Unis qui ne tolèrent pas qu’un pays leur échappe dans les Amériques, le coup d’État vise à mettre en place une dictature militaire. Salvador Allende, président démocratiquement élu, à la tête d’une coalition de gauche nommée l’Unité Populaire, refuse de démissionner. Quelques heures après, la Moneda va tomber. Entre-temps, Salvador Allende a prononcé son dernier discours à la radio. Il sait qu’il ne survivra pas.
Aussitôt, la junte militaire dissout les institutions, décrète l’état de siège, suspend la liberté de la presse et interdit les partis politiques. Le couvre-feu est instauré. Commence alors une vague de répression sanglante pour « extirper le cancer marxiste ». Des milliers de personnes sont arrêtées et de nombreux opposants sont éliminés. Les quartiers pauvres (les poblaciones) subissent de véritables rafles.
Cas unique dans l’histoire latino-américaine, le Chili de l’Unité Populaire fut une expérience de transition vers le socialisme par la démocratie et la légalité, sans guerre civile préalable. Mais la démocratie et l’autogestion ne sont tolérées que si elles ne touchent pas aux privilèges des possédants. Pendant les trois ans qu’a duré l’Unité Populaire, l’opposition a cherché par les moyens les plus violents à saboter l’autorité présidentielle et l’économie. Et les États-Unis voyaient dans les nationalisations une menace pour leurs intérêts. Bien plus : ils ne pouvaient tolérer qu’un pays de l’hémisphère américain échappe à leur zone d’influence. La riposte a été foudroyante.
Quelque temps après, pour relancer l’économie, Pinochet fait appel aux Chicago Boys. Formés à l’Université de Chicago sous la houlette du professeur Milton Friedman, ces économistes soutiennent le régime, justifiant son caractère autoritaire. En contrepartie, la dictature leur offre un « laboratoire » idéal pour l’expérimentation de réformes ultra-libérales. En l’absence de toute contestation populaire ou d’activité syndicale, ils ont les coudées franches.
Milton Friedman : monétariste, anti-keynésien, pourfendeur des dépenses publiques et des politiques de relance. Outre Pinochet, ses idées conservatrices ont inspiré Ronald Reagan et Margaret Thatcher : nous voilà en bonne compagnie. Il est même écolosceptique : « l’idée qu’on pourrait éliminer toute pollution, ou même qu’il existerait un niveau « optimal » de pollution, est absurde. La pollution fait, par définition, partie de notre univers. » Une déclaration qui prend tout son sens à Santiago, ville encaissée et notoirement polluée.
Les Chicago Boys procèdent à des privatisations massives. Leur credo : moins d’État, un modèle de développement basé sur la concurrence et l’économie de marché. Pendant ce temps, les classes moyennes s’appauvrissent et les pauvres plus encore. Mais l’emprise des Chicago Boys va bien au-delà de l’économie. Par exemple, dans le domaine de l’éducation, les Chicago Boys donnent le beau rôle à l’enseignement privé et affirment que l’accès à l’enseignement supérieur doit reposer sur l’investissement des particuliers. Cette politique libérale a mené au démantèlement de la sphère publique et de la protection sociale. Il faudra attendre 1990 pour que Pinochet parte effectivement.
Encore aujourd’hui, le Chili est considéré comme l’un des pays les plus stables économiquement en Amérique latine. On a parlé de « miracle chilien ». Les indicateurs économiques sont au beau fixe. Le Chili est le premier producteur mondial de cuivre, d’iode et de lithium, ce minéral si convoité pour la production de nos batteries. Un « succès »… mais à quel prix ? Cinquante ans après, le pays est profondément divisé. Certains exilés ont pris le chemin du retour ; d’autres, non. Pour les Chiliens qui sont restés, la remise en cause de la dictature ne va pas toujours de soi. Il y a trois ans, la fin du néolibéralisme et de la Constitution de 1980, héritage des années Pinochet, semblait possible. Mais après le rejet du nouveau projet de Constitution, la balle retourne dans le camp conservateur. Lors d’un voyage au Chili, une de mes rencontres m’avait confié que beaucoup de gens avaient « un Pinochet dans la tête ». Sous nos latitudes, on ne parle pas de putsch, mais le discours néolibéral est étrangement familier à nos oreilles. Aurions-nous, ici aussi, « un Milton Friedman dans la tête » ?
Pour aller plus loin :
Communiqué de la Ligue des Droits de l’Homme
Frank Gaudichaud : Deux spectres hantent le Chili (Le Monde Diplomatique, septembre 2023)
Au Chili, 50 ans après le coup d’État, une extrême droite renforcée réhabilite Pinochet (Mediapart, 11/09/2023)
Olivier Besancenot parle du livre qu’il a coécrit avec Michael Löwy : Septembre rouge – Le coup d’État du 11 septembre 1973 au Chili (Politis, 30/08/2023)