« Ramener le réel en politique » : entretien avec Édouard Louis

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Résumé de lecture. Texte complet ici

Bourdieu a montré que chaque réalité (classe sociale, genre et sexualité) est prise dans une structure sociale et que chaque vie se définit dans un espace de guerre par rapport aux autres vies. 
L’identité des classes dominantes est construite dans une stratégie, plus ou moins consciente selon les configurations, pour se distinguer des dominés. Les dominants ne supportent pas d’être dépossédés de leur pouvoir de monologue sur la guerre sociale.
Si quelqu’un affirme son identité il est taxé de dérive identitaire, là également ce sont les dominants qui définissent les identités.
Les dominants ne ressentent pas les effets des décisions politiques. Les dominés les vivent dans leurs chairs.

Je pense qu’il faut avant tout produire de nouveaux espaces de discours et d’identification politique. Je ne pense pas qu’on change la situation politique en convaincant les gens à un niveau individuel, en les regardant dans les yeux et en disant “ce que tu penses est mal, tu te trompes.
On change les individus en créant des espaces de discours, au sein desquels les individus en question peuvent s’identifier, reconnaître leur corps, reconnaître leur souffrance, reconnaître leur douleur, et aussi leurs désirs et leurs espoirs, leurs aspirations

Or aujourd’hui, l’ouvrier, par exemple, va dire : je souffre à cause de l’émigré, à cause du RSA, des chômeurs, etc parce qu’il est dans l’espace de.discours créé par la droite et l’extrême-droite. Dans les années 70 et 80, la Gauche institutionnelle, les socialistes, les communistes, ont petit à petit cessé de parler de pauvreté, d’exploitation, des classes populaires, de larges fractions de ces classes populaires ont basculé vers le vote pour l’extrême droite.
Si vous changez l’espace des discours, les discours qui circulent dans l’espace public et médiatique, alors il y a des chances pour que des groupes entiers de personnes se transforment, et transforment leur langage politique, en trouvant dans ces niveaux discours des manières de dire « Je », « je suis », « nous sommes », « j’existe », « nous souffrons » – et « nous voulons que cela change ».

Comment créer cet espace de discours ? En parlant du réel, de la vie quotidienne. Des espaces dans lequel les gens n’auraient plus honte. Qu’est-ce qui aujourd’hui dans le quotidien d’un ouvrier résonne en rapport avec la République, le contrat social ?  

Il ne faut pas répondre à des discours, mais créer son propre discours, créer son propre imaginaire. L’extrême-droite est puissance quand c’est elle qui choisit de quoi on parle. La gauche perd quand elle se met en position secondaire, quand elle répond, même pour contredire. Il faut refuser le débat dans certains cas. Les grands moments de gauche, c’est quand on met la droite en situation de réponse. 

Bourdieu montre que la montée du fascisme au XXème siècle, c’est le moment où des gens qui normalement s’opposent, de la droite à la gauche, se mettent tout d’un coup à parler des langages communs sur une multitude de sujets, en dépit de tout ce qui les oppose.

 Nous avons, à gauche, cette tendance à penser que la situation sociale va engendrer de la colère et de la révolte, mais c’est souvent une illusion. La colère ne crée que de la tristesse. Rompre avec une idée qui domine aujourd’hui le champ politique : l’idée selon laquelle tout le monde aurait envie de s’exprimer politiquement. Il me semble important de réhabiliter l’idée de la représentation, de la représentativité, pour être efficaces politiquement.

Comment on ramène du réel en politique ?

Édouard Louis : Il y a plein de manières de le faire. Les deux derniers films de Ruffin, « Debout les Femmes « et « J’veux du soleil », pour moi, constituent vraiment des gestes héroïques dans cet ordre-là. Du réel. Des grands gestes de gauche dont on a besoin

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